La défaite

D’argent je manquais tant…Je portais, ce jour-là, une robe synthétique qui était comme un râle sur mon corps maigre de fille mal nourrie. Elle était à peine retenue, je le savais bien, à peine arrimée à ma peau maladive. Elle semblait d’ailleurs en plein naufrage, usée jusqu’à la trame.

Alors ce jour-là, je n’ai pas compris pourquoi, j’ai commandé une robe magnifique, un rêve de gosse. Je devais aller au mariage de ma cousine avec Julien. Il s’était moqué de moi gentiment. Qu’allais-je faire de cette robe de bal ? Je les détestais et n’en portais jamais.

J’aime bien Julien, il est toujours de bon conseil, un ami fidèle et attentif. Mais lui non plus ne parvenait à endiguer la débâcle de mon corps. Je perdais l’appétit et je maigrissais.

On m’avait dit, pour la robe, qu’elle serait livrée une semaine plus tard.

     Quelques jours après, prise de panique à l’idée de la somme que je devrais payer j’avais voulu retourner au grand magasin pour décommander la robe. Mais on m’avait dit que c’était trop tard.

Julien me prend parfois dans ses bras, et tente de me réchauffer. J’ai si froid tout le temps ; je suis luisante, et douce comme un champ de glace. J’aurais voulu voir mon propre corps comme un champ de saisons, mouvant et immobile. Je savais que la robe m’apporterait un peu de chaleur. Elle était longue, les manches bouffantes et couvrait tout mon corps.

Quand la robe est arrivée, un matin, enveloppée dans son papier de soie, je me suis forcée à ouvrir le paquet lentement, à ne rien déchirer. Et puis je l’ai essayée sur mon corps saillant rempli d’angles vifs.          La robe est tombée le long de mes jambes comme une coulée de lave, rouge et bruissante. La robe me brûlait et je brûlais avec elle. Je n’avais pas besoin de la toucher pour sentir la chaleur du tissu qui irradiait, rayonnait même dans la pièce obscure, à la fois pesant et léger, sombre et lumineux.

 Je me rappellerais toujours cette sensation. Une sorte de miracle a eu lieu. La robe épaisse, et pleine de plis, avait redessiné mon corps. Elle avait inventé les formes qui me manquaient, remodelé ma chair sèche et fiévreuse. Je l’avais sentie infuser dans tout mon corps, irriguer jusqu’à mon ventre. Julien a applaudi, les yeux brillants.

            Je suis allée au mariage, j’ai dansé, j’ai brillé. J’étais belle, on me disait. Mes cheveux bruns s’envolaient autour de moi, racolaient la lumière, dansaient dans mon cou. Mes yeux jetaient des éclairs, sombres et sauvages. Mon corps, comme une brindille, ployait sous la robe, menaçait de s’écrouler. Des hommes m’entouraient comme des tigres blessés. Leurs regards fauves me dévoraient tranquillement, sans hâte. Des hommes sûrs d’eux et de leur pouvoir. J’exultais enfin.

            Je me donnais à la robe dans une obscure et folle étreinte, je virevoltais. Je pensais qu’on pouvait changer ou qu’on pouvait infléchir le destin. Le malheur c’est comme une crasse qui vous colle à la peau, on a beau frotter jusqu’au sang, il en reste toujours des plaques.

Prise de vertige, je me suis sentie tituber sous le poids du lourd tissu, j’ai fait quelques pas et je me suis affaissée. C’est ce que Julien m’a raconté plus tard à la clinique. J’étais toujours sous perfusion et il venait me voir chaque jour. Il avait son long visage triste et son regard de chien battu. J’avais ressenti de la colère et de la pitié. Je voulais qu’il s’en aille, qu’il m’oublie.

Je vous le dis, je voulais devenir une princesse grâce à la robe, je voulais rêver. C’est une histoire que j’ai lue quand j’étais petite. Je voulais tellement que ce soit vraie.

Mais la robe a été plus forte que moi, et elle est la seule à vivre encore.

© Tous droits réservés – 2021 –Anna R.Gangloff

Illustration : Héloïse Rachet Dorsan

Et ici lue, jouée.

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