La ligne régulière

Il aimait sa ligne régulière, la plupart du temps. Il y avait les habitués, ceux qu’ils retrouvaient le matin et qu’il devinait maintenant sous leurs masques. Moins de bonjour qu’autrefois mais toujours ce confort de savoir qu’au prochain carrefour il faudra faire attention, et que le virage plus loin est un peu serré. L’amusement aussi de jouer avec la boîte à vitesses.

La ligne régulière a absorbé la plupart des chocs de son existence ; elle a servi de métronome ; elle lui a permis d’oublier la violence des ruptures, de colmater la solitude et d’évacuer le chagrin.
La ligne régulière est rassurante.

Pourtant sur son fauteuil de conducteur, quelquefois, il sent en lui une sorte de poussée, comme avant une crise, et se voit jaillir de son fauteuil comme un diable de sa boîte.

Elle arrive tous les matins, vers 9H00, avant sa pause. Elle a de grands cheveux blonds et des yeux d’or liquide. Il l’a remarquée un jour, non pas parce qu’elle était jolie, elle ne l’était pas, mais parce qu’il avait entendu pleurer et, en regardant dans son rétroviseur, il avait vu cette fille, les yeux rougis, et gonflés, le nez qui coulait,  les larmes qui inondaient ses joues.

Ca l’avait ému, cette détresse presque silencieuse. Plus tard, il avait pris conscience de la robe sur son corps un peu lourd. Une robe fleurie qui embaumait l’espace autour d’elle. Une robe démodée, un peu vieillote, avec un col claudine et froncée à la poitrine.

Elle semblait avoir oublié son chagrin et jouait avec son téléphone portable. Le soleil qui passait par la vitre enflammait ses cheveux. Lui, il attendait un message sur son portable, un message qui ne venait pas.

Un jour, elle a senti son regard peut-être et elle a rencontré le sien ; elle lui a souri. Ce sourire a agi comme un baume sur son cœur, et il a été près d’emboutir la voiture qui avait soudainement freiné devant lui.

La ligne régulière est remplie de chausse-trappes. Elle semble inoffensive, mais si vous baissez la garde, elle peut se révéler extrêmement dangereuse, parce que vous croyez la connaître depuis toutes ces années, mais au fond, vous ne la connaissez pas.

Comme elle, dans son lit, ses cheveux étalés sur l’oreiller, son coude replié et qui souriait dans son sommeil. Elle qui était devenue régulière aussi dans sa vie, qui avait créé des habitudes, toute une chaleur rassurante le soir quand il rentrait.  Il pensait que ce serait aussi simple qu’avec cette ligne qu’il empruntait tous les jours.

Et puis pendant quelques temps, la jeune fille a disparu et il s’est fait du souci. Comme un père se ferait du souci pour sa fille. Et aussi peut-être parce que l’absence s’élargissait dans sa vie jusqu’à creuser une sorte de trou qui menaçait de l’engloutir.

Quelques semaines après, elle était revenue, mais il avait eu du mal  à la reconnaître. Elle portait une robe au profond décolleté, du rouge sur les lèvres et ses ongles peints jouaient furieusement avec les touches de son portable. Parfois, elle s’endormait, la joue contre la vitre, les lèvres entrouvertes.

Il commençait à oublier tout doucement. Parfois une impatience le gagnait, le temps ne passait pas et il avait beau compter les arrêts jusqu’à sa pause, rien n’y faisait. Il s’amusait alors à consigner le nombre les voyageurs qui montaient, sur un petit carnet, et tentait de dégager des statistiques.

La ligne se rebellait, en quelque sorte, et ne le laissait désormais plus en paix.  Un soir, il oublia le virage serré à droite, l’angoisse et cette régularité obsédante qui détruisait sa vie. Une myriade d’étincelles déchira le ciel, la tôle se froissa comme du papier de soie, et le paysage si familier s’en trouva bouleversé. Un sourire détendit ses lèvres pâles, et ses paupières se refermèrent sur ce spectacle inédit.

© Tous droits réservés – 2021 –Anna R.Gangloff

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