Les mains

Une  légère sueur perlait à son front, la clef glissait entre ses mains moites, il l’introduisit avec peine dans la serrure. Il tourna doucement la clef, avec d’infinies précautions, comme si elle pouvait encore lui échapper des mains, désobéir à ses mains humides et tremblantes, gémissantes, pleines de désarroi. Il hésita sur le seuil, les doigts soudain fiévreux, impatients, et enfouit la clef dans sa poche.

            La cage de l’escalier était plongé dans une douce pénombre, adoucissant son visage sévère, faisant disparaître au regard ses mains sombres et noueuses, encore belles malgré son âge, finement nervurées, mais où apparaissaient d’infinies craquelures, d’infinies ridules qui manifestaient le lent et patient travail, intérieur et sournois, qui les menaient vers le déclin. Ses mains se crispèrent douloureusement sur le chambranle de la porte, assaillie de souvenirs, et tout son corps s’affaissa.

            Il se souvenait de l’or noir de ses cheveux, de l’éclat de son regard, mais plus encore de ses mains jeunes et fraîches, leur exigence, des mains qui voulaient tout prendre, affamées et impatientes.

            Ses mains cachottières, qui parlaient la nuit, se livraient à lui, où des trésors enfouis s’échappaient dans une débauche de caresses, comme si l’âme de Mannie s’était réfugiée dans ses mains dont la peau, légèrement transparente, révélaient la vie intense qui les animaient.

            Des mains secrètes, le jour, qui ne trahissaient rien de l’ivresse de la nuit, mais pourtant à peine retenues, lorsqu’elles effleuraient ses tempes ou s’attardaient sur son cou. Alors, il les saisissaient tendrement, les retenaient captives entre ses larges mains d’homme comme deux oiseaux frémissants ; il avait envie de pleurer tellement le bonheur se mêle de douleur parfois, et que le cœur cogne, bat à tout rompre, bat à vous faire peur.

            Parce que les mains de Mannie s’échappaient toujours, qu’on ne pouvait jamais les retenir longtemps, que ça faisait peur à ses mains d’homme, larges et carrées, ses mains puissantes et fortes, faites pour bâtir, construire, des mains de maçon qui aiment l’assurance des choses tranquilles.

            Les mains de Mannie l’exaspéraient parfois, lorsque, virevoltantes et légères, elles se moquaient, s’approchaient sans le toucher, enivrantes, excitant son désir, esquissant d’étranges figures, se donnant et se refusant à la fois.

            Comment pouvait-il y avoir tant de beauté , de grâce et d’élégance dans ses petites mains, dont les os, sous la peau translucide, semblaient si fragiles, qu’une autre main, moins tendre et moins patiente que la sienne aurait pu les briser ?

            Mannie s’endormait parfois sur le rocking-chair, ses mains reposant sur ses genoux, paisibles, mollement abandonnées à la chaleur du tissu. Il aimait voir ses mains sommeiller ainsi, dans un calme et étrange abandon ; il se penchait alors vers elles et y déposait un baiser, le cœur suffoqué de tendresse.

            Comment imaginer que ces mains si tranquilles pouvaient entrer dans une danse furieuse, désordonnée et grinçante, qu’elles pouvaient infliger de cuisantes brûlures, si difficiles, si longues à oublier.

            Souvent le désespoir étreignait les mains de Mannie, un désespoir immense et glacé, qui le laissait malheureux et désemparé, impuissant à réchauffer ces petits mains frileuses, comme de pauvres petits choses mortes qui gisaient ente ses mains à lui, soudain fripées, chiffonnées comme des mains de petites vieilles, d’une effrayante lassitude. Il aurait préféré les voir tordues de douleur, les veines saillantes, les jointures blanchies à craquer plutôt qu’assister à ce morne désespoir qui l’arrachait à lui.

            Désormais les mains de Mannie devenaient pleines d’orage, grondantes, menaçantes, s’élevaient, suppliaient pour qu’il comprenne et il ne comprenait toujours pas.

            Alors Mannie était partie, esquissant un dernier geste d’adieu, ne plus jamais te revoir, non, sa main levée, arrêtée, définitive.

© Tous droits réservés – 2005 –Anna R.Gangloff

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