L’Homme tuba

A Prague, dans une petite ruelle, où flottaient des odeurs de choux et de vaisselle, derrière une épaisse porte de bois vermoulue, se tramait une histoire d’enfantement.

Dans un lit branlant, hurlait, trépignait et pleurait une femme d’âge mûr, accrochée à son désir de néant comme à une bouée.

Chaque cri était une corde qui se brisait, chaque pleur avait l’inquiétante profondeur du basson.

Tout à sa fureur, son corps poussait contre les montants du lit qui cognaient à leur tour contre le mur : tap-tap-tap-tap-tap gémissait le plâtre sous la peinture.

Des heures elle lutta pour retenir toute vie en elle, acharnée à son malheur, grondant et suant dans des halètements d’anche asthmatique.

Par la fenêtre légèrement entrouverte, un passant surpris, s’il avait eu à faire dans ce coin dévasté de la ville, aurait entendu une étrange musique.

Il y eut un silence, comme un point d’orgue à la fin d’une phrase musicale, puis un vagissement exténué.

Une ombre pénétra dans la chambre, considéra quelques instants la femme qui gisait dans le lit aux draps blafards, enveloppa l’enfant qui luisait faiblement d’un éclat jaunâtre, puis s‘enfuit par la porte laissée ouverte.

La lune accrocha le regard du nouveau-né qui avait tant lutté pour une si vague lueur et imprima sur la face de cet être si jeune une gravité heureuse.

Celle qui le veilla et le nourrit des nuits durant, à l’ombre d’un châle brodé, le crut cent fois mort.

Une nuit encore plus sombre que les autres, alors qu’elle désespérait, elle vit l’enfant briller étrangement dans son berceau. Intriguée, elle allait le saisir lorsqu’une plainte musicale arrêta net son geste dans son élan.

Le visage de l’enfant avait acquis une forme assez étrange, et la texture de sa peau avait pris l’éclat du métal.

En grandissant, l’enfant développa encore cette inquiétante étrangeté : il barrissait plutôt qu’il ne parlait et ses camarades se moquaient cruellement de lui.

Une petite voisine, aigre, vive et brune, vêtue de guenilles, ne craignit pas de s’approcher.

De ses ascendances tziganes, elle avait conservé le goût du secret et l’amour du chant.

Elle devina derrière ce garçon à la tête de tuba des ressources insoupçonnées.

De ses lèvres un peu malhabiles, elle insuffla dans cette tête-instrument où tout résonnait encore de manière anarchique un peu d’harmonie et de grâce.

De sa gravité mélodieuse, il créa un monde de musique. Sa joie fut toujours un peu douloureuse, teintée de mélancolie, et son teint de cuivre s’obscurcit encore avec les années.

Pourtant sur cette petite place praguoise, où chaque jour il se tenait, jouant de sa tête comme d’un instrument, une foule compacte se tenait pour l’écouter.

Ses accents avaient une profondeur un peu ténébreuse et envoûtante qui vous prenaient au cœur et à la gorge et vous donnaient envie de pleurer.

Les larmes pouvaient ainsi se mêler à la pluie et à la brume du soir pour regagner les entrailles de la terre, là-bas, loin, très loin, sous les pavés.

© Tous droits réservés – 2015 –Anna R.Gangloff

Pour la photographie, projet avec Heidy, avec son aimable autorisation

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