Qui s’y frotte s’y pique ou « Elle l’avait bien cherché »

J’ai des jambes longues comme la nuit. La robe sur mon corps est comme une lame de fond ; elle l’épouse si étroitement que même les rêves des hommes s’y brisent.  Alors mes talons claquent la nuit et battent la mesure des cœurs absents, pendant que les étoiles exsangues se reflètent et s’affolent dans la courbe de mon épaule ou la rondeur de mon sein.

Sous mon talon se niche le chaos, et dans la cambrure de mes reins, tu organises la chute de toute éternité. Tu ne sais pas combien de temps cela prendra, mais tu attendras le temps qu’il faut.

Tapi comme une ombre, fauve prêt à bondir, tu ne sais pas faire autrement que rugir ton désir. Tes yeux sont comme des phares que rien n’éclaire de l’intérieur. Alors je glisse de mes longues jambes le long des trottoirs et je tente d’échapper à tes ruses de jaguar. Mon corps vibre dans la douceur de la nuit, ma peau chante sous la brise, et le martellement de mes pas font du bitume mon enclume. Je forge mon courage à la sueur de mes aisselles, et les ailes de mes narines frémissent. Même si je sais qu’il n’y aura pas d’envol, pas encore. Je suis fille et mon corps de brindille ploie sous les siècles infertiles.

La peur que tu instilles dévaste mon ventre, chaque pore de ma peau absorbe l’obscurité et l’orage qui coule dans mes veines est un torrent de lave. De ta peau, j’entends la rumeur lointaine, encore indistincte, qui gronde. Sous tes chaussures de cuir noir, tu sèmes la tempête, et dans ton costume gris, on dirait presque les vagues, la mer, la nuit.

Je sens déjà la brûlure, ma robe comme seul bouclier, étendard dans la pénombre que, je présume, personne ne verra. 

Mais je le sais, la lune me dit que je suis belle, mes longues jambes fendant la nuit comme des gondoles sur le fleuve.

Et je le sais, le frémissement des arbres me dit que je suis forte. Aussi légère qu’un papillon, dans ma robe dorée, mes pieds légers traçant des chemins inédits qu’avec moi un jour, tu inventeras peut-être.

© Tous droits réservés – 2020 –Anna R.Gangloff

Croquis : Héloïse Dorsan Rachet, tous droits réservés

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