le confessionnal (1)

Je dédie ce texte à tous les enfants victimes de violence, ces enfants qui sont logés dans des corps d’adulte. Je rends hommage à cette petite fille et à son courage.

Qu’est-ce que je détestais cette robe ! J’avais beau tirer violemment sur les manches pour faire craquer les coutures, rien n’y faisait. La robe résistait. Elle avait un entêtement que, petite fille, je ne comprenais pas. Elle était faite d’un lainage solide, tissé pour traverser les ans et se transmettre dans une fratrie, de l’aînée à la plus jeune. C’était comme cela, on défaisait les ourlets jusqu’à ce que la robe ne puisse plus être portée. Souvent quand les manches étaient trop courtes et vous arrivaient jusqu’aux coudes.

Chaque dimanche, je devais l’enfiler, et les sandales blanches qui allaient avec, sans oublier les socquettes ajourées qui me donnaient un air de sainte-nitouche. Mais je ne pouvais pas faire autrement, si je tentais de me rebeller, cela finissait toujours par une raclée. Et parfois les raclées n’en finissaient pas, laissaient des bleus sur mon corps et des fêlures dans ma tête de petite fille.

Je contemplais souvent ma mère qui ne disait rien, et restait les yeux hagards, les cheveux dénoués, une larme furtive au coin de l’œil, alors même qu’elle avait les mains plongées dans l’eau de vaisselle, et le regard qui se perdait dans le soir qui tombait.

Elle était encore enceinte ; c’est ce qui faisait que sa jupe remontait sans cesse parce qu’elle ne pouvait plus la boutonner sur le côté.

« Pourvu que ce soit un garçon, disait-elle, qu’il me fiche la paix ! ». De toute façon, il passe de plus en plus de temps avec sa secrétaire, des dossiers urgents qu’il faut traiter. Lui, le dimanche, il ne travaille pas. Il dit qu’il faut qu’il se repose. Elle aussi elle aimerait bien se reposer de son travail à l’usine, mais elle ne peut pas et chaque dimanche elle fait la serveuse au restaurant.

Elle ne s’opposait jamais aux raclées que je prenais.

Elle disait souvent : « Mais Ninon, quand cesseras-tu donc de provoquer ta grand-mère ! »

Les femmes battaient les femmes, le plus souvent. Quand le père tonnait, c’est que l’organisation bien réglée de ce microcosme s’était mis  à dérailler. Et là, ce n’était pas quelques baffes, c’était bien pire. C’était ce qu’il fallait éviter par-dessus tout. La colère du père.

Alors je rajustais la robe car il était l’heure de partir à la messe. J’y allais avec ma sœur et le voisin qui passait nous chercher. Les autres femmes s’occupaient du restaurant de campagne, faisaient la cuisine et mettaient les couverts pour les repas du midi.

Je n’avais pas voulu me confesser et je ne pouvais pas prendre l’hostie. Je ne voulais plus y aller. J’avais pris des coups de martinet sur les jambes, mais j’avais tenu bon, j’avais dit que je n’irais plus.

Je ne pouvais rien faire à part détester ma robe, laisser des taches de confiture qui ne s’enlèveraient pas. Ma grand-mère était une femme coriace, elle parvenait toujours à les faire disparaître.

Lorsque je m’agenouillais, avant, dans le confessionnal, la robe n’était pas assez longue pour couvrir mes genoux, alors il fallait tirer mais ça faisait encore plus mal. Le bois et le tissu me blessaient et laissaient des marques sur ma chair. Je savais bien que j’ avais pêché, je me se sentais sale tout au fond de moi, et souvent je pleurais. Parfois je pinçais violemment la chair de mon poignet pour ne plus sentir l’autre douleur, diffuse, mais bien réelle qui prenait mon corps tout entier.

Photographie : Petite fille, Mlle Gropeano dans un jardin à la recherche des oeufs de Pâques] : [photographie de presse] / [Agence Rol] source Gallica/BNF

4 commentaires

  1. Je suis heureux que vous ayez retrouvé du temps pour écrire. Vous voilà engagée dans une veine de récits rudes et sensibles, de fictions très réalistes et justes. J’ai hâte – même si les sujets sont durs – de lire les suivants.

    1. Depuis longtemps, je vous lis et une fois vous m’avez invitée à participer à l’Agenda ironique mais je n’avais pas le temps. Je l’avais gardé dans un coin de ma tête. Pour moi, c’est un honneur que vous me lisiez. C’est vrai, ici, sur la toile, on ne se rencontre que par textes interposés, mais ce sont de belles rencontres. J’aime aller me ressourcer dans votre écriture chaleureuse et lumineuse. Je relis vos chères petites pommes et cela me donne des idées pour un futur agenda ironique.
      Oui, j’écris sur le dur, sur la violence, sur les gouffres et ce n’est pas toujours facile à lire.

      1. Oui, la toile est un endroit où il est possible de rencontrer, vraiment rencontrer, les gens. Pas comme dans la vraie vie, mais sans les contraintes de lieux et de temps de la vraie vie.
        Le dur que vous avez pris pour sujet est sans doute encore plus dur à écrire qu’à lire.

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