Le confessionnal (2)

A ma fille, Héloïse

Dans ce monde de femmes, j’avais tout le temps de décrypter ce subtil langage du corps, les imperceptibles raidissements, les frissons soudain sur la peau, les gestes las.

D’une certaine cousine, on disait qu’elle avait eu une attaque de nerfs. On ne l’expliquait pas. D’une autre, on chuchotait qu’elle était prise de boisson. Personne n’allait plus loin que le constat ; ces choses-là ne s’expliquaient pas. Elles étaient du même ordre qu’une soudaine tempête qui s’abattait sur vos bois et vous faisait perdre quelques vieux chênes, ou qu’une récolte compromise par le mauvais temps.
     Le village se voulait rassurant, et le bourg cossu, dont les plus belles maisons appartenaient aux plus vieilles familles. Les cloches sonnaient à toute volée le dimanche ; tout cela rythmé par les collines alentour.
     J’ avais droit parfois à de brusques effusions de la part des femmes de la famille, toujours imprévisibles et aux moments les plus incongrus. Elles avaient la violence d’un orage de grêle. Elles vous serraient fort contre leur poitrine puis vous repoussaient d’un geste brusque comme si vous étiez seule coupable de cette étrange démonstration d’affection.

Parfois, une tante me plaignait d’être une fille. Elle lissait d’un geste las sa robe de coton noir, sa robe de vieille fille. Le tissu usé luisait faiblement et la tante resserrait son chignon. Elle avait failli se marier avec un gars du bourg voisin. Il avait promis une vache au père mais il n’avait pas tenu parole. Alors les bancs avaient été rompus. En une nuit elle était devenue trop vieille pour se marier. Mais quand je lui demandais pourquoi c’était si mal d’être une fille, elle se contentait de soupirer interminablement. Cela la laissait désemparée ; pourtant qui mieux qu’elle pouvait savoir ce genre de chose ?

J’avais beau tirer sur la robe, le tissu résistait et le chagrin aussi. La robe ne cachait rien de ce que j’aurais voulu tenir secret, il aurait fallu toute une vie de tissus amoncelés les uns sur les autres.

Mais, de la même manière, j’ étais l’objet d’une grande attention à la veille des bulletins de notes. Et lorsque j’ arrivais première de la classe, une sorte de jubilation saisissait les femmes de la maison. Elles restaient ; elles s’y étaient résignées. Mais moi, je pourrais peut-être partir. J’ apprenais à lire dans leurs regards fiévreux : le silence des femmes était toujours bavard.

On avait appris que la fille d’un paysan s’était suicidée d’un coup de carabine. Une belle jeune fille…
La voisine, elle, était partie « en maison ». Qu’est-ce qui arrivait donc à toutes ces femmes ? Je n’en savais rien car j’ étais habituée à vivre entourée de mystères. Les hommes, eux, semblaient jouir d’une très bonne santé ; ils prenaient sans demander et ne s’excusaient de rien. Mais quand ils arrivaient, les femmes s’esquivaient, le plus souvent à la cuisine. Des hommes, on entendait le rire tonitruant.
Je regardais et j’observais ;  je rêvais de la belle robe rouge dans le magasin de la mercière. Je rêvais du jour où je pourrais aller l’acheter avec mes sous à moi, ceux que j’aurais gagné grâce à mon travail à l’école.

J’avais  tiré encore une fois sur la robe, et le tissu, dans un long râle, avait cédé enfin.

© Tous droits réservés – 2017 –Anna R.Gangloff

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