Les enquêtes d’Aurélia Dupon – Le mystère des suffragettes

Aurélia Dupon regarda son reflet dans la vitrine et redressa son chapeau que la masse de ses cheveux faisait régulièrement basculer sur la gauche. Pourquoi la gauche ?  Aurélia avait beau repasser dans son esprit les lois élémentaires de la physique, elle n’en savait rien. Autant qu’elle le sache, la pomme de Newton n’était tombée ni à droite, ni à gauche.

Elle lissa encore une fois sa jupe et se mit à presser le pas. Elle était véritablement nerveuse. Elle vérifia qu’elle avait bien emporté son manuel d’anthropologie d’Emmanuel Kant. Il l’avait plus d’une fois tirée de mauvais pas. Elle y puisait des maximes et parfois du courage. Elle avait arraché auparavant rageusement toutes les pages concernant les sorties misogynes du philosophe sur la femme. A sa décharge, il n’avait pas dû beaucoup les côtoyer !

Elle voyait bien que ce siècle n’aimait pas les femmes. S’imposer était une lutte de chaque jour.

« On ne lèse personne par de simples paroles, seraient-elles fausses ; il suffit de ne pas y croire. », se rappela-t-elle.

Elle faillit glisser sur un trognon de pomme et jura copieusement. Il ne s’agissait pas, en plus, qu’elle arrivât toute crottée. Elle n’avait pas l’intention de le berner mais de se faire engager.

Elle dépassa une femme qui hurlait : « Il m’a volé mon sac, il m’a volé mon sac ! ». Un membre de la maréchaussée tentait de calmer la femme qui semblait au bord de la crise de nerfs. Elle était vêtue d’une tenue particulièrement voyante qui détonnait dans cette rue parisienne. Une robe fuseau orange boudinait un corps aux formes généreuses. Un homme vêtu comme un prêtre l’observait de loin, un sourire amusé sur le visage.

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter. », se dit elle une fois encore. Sa vie était tissée d’incertitudes et elle jouissait de rares moments de paix.

Elle avait refusé tous les prétendants au grand désespoir de sa mère.

Elle ne voyait vraiment pas comment elle pourrait mener des enquêtes avec une flopée de braillards autour d’elle. Ses neveux et nièce lui suffisaient.

Son père lui avait donné la possibilité de s’instruire avec son frère. Mais elle avait beau avoir étudié les sciences et la philosophie, personne ne la prenait véritablement au sérieux. Et quand elle avait dit à son frère qu’elle voulait devenir détective, il s’était contenté de sourire.

Pourtant qui avait résolu l’énigme du corbeau si ce n’était elle ? Son frère avait boudé pendant des semaines.

Elle avait retrouvé l’auteur des lettres anonymes avant l’inspecteur de police.

Son père, qui ne dormait plus à cause de cette affaire, lui en avait été reconnaissant. Ces lettres l’accusaient d’être à l’origine de malversations financières qui avaient secoué la place de Paris et prétendaient détenir des preuves que l’odieux personnage menaçait de révéler à la presse.

« Si tu fais le vers de terre, ne te surprends pas si on t’écrase avec le pied  ».

Elle redressa le buste et rejeta ses épaules en arrière. Ses talons en bobine la faisaient un peu souffrir. Elle vérifia le numéro  au-dessus de la porte. Ca y est, elle était arrivée. Elle inspira profondément et sonna.

à suivre

© Tous droits réservés – 2021 –Anna R Gangloff

Illustration : Héloïse Dorsan Rachet, tous droits réservés.

6 commentaires

  1. Magnifique, un feuilleton qui commence ! avec du Kant expurgé (que reste-t-il du bouquin ?), une pomme qui ne tombe ni à droite ni à gauche (je m’en rappellerai), une énigme du Corbeau qui reste à raconter, et une héroïne qui est décidée à exister !
    Que demander de plus ? la suite !

  2. Bon jour,
    Je reconnais bien là la femme, quand elle déchire les « mauvaises » pages et garde celles qui lui conviennent … 🙂 Une enquêtrice littéraire ? 🙂 Je pense que le personnage fait bien de persévérer dans sa voie, en effet par nature une femme est curieuse… donc c’est l’emploi idéal … 🙂
    Max-Louis

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