Les enquêtes d’Aurélia Dupon. Le mystère des suffragettes (2)

Le carillon retentit et quelques secondes après la porte s’ouvrit sur une énorme femme qui suait  soufflait, une serpillère et un seau à la main.

-Qu’est-ce que vous voulez ?

-Je viens voir Monsieur Jock Oulmesse. Je suis attendue, j’ai rendez-vous à seize heures.

– Rendez-vous, rendez-vous, grommela la femme, vous avez toutes rendez-vous ! C’est un vrai défilé depuis 2 heures. Je ne suis pas sa secrétaire moi, j’ai autre chose à faire que de faire le portier toute la sainte journée ! Monsieur Jock, un monsieur si charmant, qui aurait cru. Toujours un mot gentil, et la pièce en plus. Quelle débauche, les unes après les autres, non mais y’a plus d’jeunesse.

Elle montra l’escalier, « Vous montez là et c’est au deuxième. Il a une plaque de cuivre. Son nom est écrit dessus.»

Aurélia ouvrit la bouche pour se justifier mais au même moment la mégère tourna les talons et disparut par la porte de derrière qui donnait sur une petite cour pavée.

Un peu douchée dans son enthousiasme, Aurélia se hâta et monta les escaliers quatre à quatre.

A peine avait-elle atteint la dernière marche avant le palier, qu’une blonde au parfum capiteux, ouvrait la porte à la volée, tout en minaudant vers un interlocuteur invisible :

-J’attends de vos nouvelles, très cher… N’hésitez pas à me téléphoner ou à m’envoyer un pneumatique.

La jeune femme, vêtue d’un long manteau de soie grège, des gants montant jusqu’à la manche,  des boucles scintillant aux oreilles, faillit heurter Aurélia. Elle portait un ruban de velours orangé autour du cou qui donnait à sa carnation l’aspect velouté d’une pêche. Elle émit un drôle de gloussement :

-Oh, pardonnez-moi ma petite, je ne vous avais pas vue. Et après un dernier regard langoureux à l’homme qui devait se trouver encore dans l’embrasure de la porte, elle se mit à descendre gracieusement les escaliers.

Un homme, à la haute silhouette, vêtu à la dernière mode, dans un élégant smoking  apparut enfin :

-Bonjour, Mademoiselle … ?

-Aurélia Dupon, Monsieur, je vous avais envoyé un courrier.

-Oui, tout à fait, entrez Mademoiselle, je vous attendais.

Il s’effaça pour la laisser entrer dans une sorte de salle d’attente, confortablement meublée de sièges et de consoles sur lesquelles s’empilaient des journaux. Il lui indiqua son bureau dont la porte était restée grande ouverte.

-Asseyez-vous, je vous en prie.

Au moment où elle allait s’asseoir, l’Anthropologie tomba de sa poche. Il s’empressa de ramasser le fascicule et le considéra un moment :

-Vous lisez ce vieux barbon ? Vous savez qu’il est mort ? Elle acquiesça d’un mouvement de tête. Vous pensez donc que la femme se libère dans le mariage ?

-Pas du tout Monsieur, mais je pense qu’on peut lire chez Monsieur Kant, beaucoup d’autres choses très intéressantes.

Il soupira.

-Je cherche une assistante, pour une affaire qui me préoccupe. Une affaire de vitriolage. J’ai besoin de quelqu’un pour infiltrer les milieux suffragistes. Et qui, mieux qu’une femme, pourrait passer inaperçue ? La présidente m’a contacté le mois dernier. Trois militantes ont été vitriolées alors qu’elles collaient des affiches pour leur campagne. Et la police a fait chou blanc jusqu’à présent. J’ai besoin d’une femme qui assiste aux réunions et qui observe.

-Mais comment peuvent-elles faire campagne ? Les femmes n’ont pas le droit de vote, s’étonna Aurélia.

-Et bien justement, c’est un moyen de faire parler d’elles. Elles présentent un programme imprimé sur une affiche et font campagne. Inutile de dire que ça ne plaît pas à tout le monde. Vous n’allez pas me dire que vous ne connaissez pas ces affiches ! s’étonna-t-il. Il commençait à douter de l’opportunité de sa candidature. Elle avait tout d’une oie blanche

Aurélia Dupon se sentit rougir.

-Oui, mais de là à les défigurer ! L’agresseur pourrait très bien les en empêcher d’une autre manière. Décoller les affiches, avertir la police, je ne sais pas, moi. Les femmes sont mineures, je vous le rappelle, nous sommes soumises à l’autorité du père, du frère, du mari.

Sauf pour le ménage et la vaisselle, là nous sommes complètement libres, ironisa-t-elle.

Il ne releva pas et continua, imperturbable. Il pensait, à part lui, que cette jeune fille bourgeoise, qui n’avait certainement jamais eu besoin de travailler, avait peu de chance de savoir ce signifiait des tâches domestiques harassantes :

-Toujours est-il que le vitriolage est devenu une agression assez fréquente ces dernières années, expliqua-t-il, il y en a eu 25 l’année dernière. Mais le plus souvent, elles sont l’œuvre et la vengeance d’une femme. Les victimes sont surtout des hommes qui les ont trompées, abusées ou je ne sais quoi encore…

-Qu’attendez-vous de moi, en fait ? s’impatienta-t-elle.

-J’aimerais que vous assistiez à la prochaine réunion d’Emma Pelletier, et que vous ouvriez l’œil, que vous observiez les participantes, et les participants. Il y a parfois quelques hommes, acquis à la cause et d’autres qui viennent faire du chahut. Enfin, si vous avez l’autorisation de votre mari, bien sûr…la provoqua-t-il, une lueur amusée dans le regard.

-Sachez, Monsieur, que je n’ai pas l’intention de me « libérer », comme vous dites, par le mariage, répliqua-t-elle agacée.

-Ah ce n’est pas moi, voyons si je me souviens bien : « Par le mariage la femme devient libre ; par lui, l’homme perd sa liberté. »

Elle serra rageusement l’opuscule dans la poche de son grand manteau.

-J’irai, Monsieur, vous pouvez compter sur moi. Je n’ai besoin de l’autorisation de personne !

5 commentaires

  1. Je me préparais à demander quand le 2e épisode arriverait, et le voilà : j’avais simplement raté l’édition d’hier. Le mystère s’épaissit, et la galerie de personnage s’agrandit : une blonde qui glousse, un monsieur Jock qui persifle, et Emmal Pelletier qui s’inquiète du vitriol !
    Heureusement qu’Aurélia Dupon n’a besoin d’aucune autorisation pour filer droit au 3e épisode 🙂

  2. Bon jour,
    Il était de ce temps où les places étaient inscrites dans le marbre … maintenant chacun cherche sa place … 🙂
    Max-Louis

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