Les enquêtes d’Aurélia Dupont – Le mystère des suffragettes (3)

1 – Première partie – Les enquêtes d’Aurélia Dupon

2 – Deuxième partie – Les enquêtes d’Aurélia Dupon

Jock avait remis à Aurélia Dupon un dossier assez complet dans lequel elle trouva l’adresse de la réunion à laquelle elle devait assister le jour suivant. Aussi, le lendemain, trouva-t-elle la rue sans difficulté. Elle fut surprise, en arrivant, par l’attroupement qui s’était déjà formé devant l’entrée et les vociférations et les cris qui en émanaient. Curieuse, elle s’approcha et vit un prêtre qui brandissait un crucifix :

  • Femmes perdues, vous serez damnées. Regagnez vos foyers, sœurs impies.

Un chœur de femmes, dont certaines portaient une voilette, répondaient à chaque imprécation du saint homme.

  • Amen !
  • Vous avez introduit sur terre le mal et le péché, repentez-vous !
  • Amen !
  • Femmes, vous êtes du côté de la nature, faites pour enfanter et vous occuper de votre foyer ! Les hommes sont là pour vous guider, car ils sont sagesse et raison !
  • Atchoum !

Une femme fut prise d’une crise d’éternuements qui semblait incontrôlable. Elle avait beau presser son mouchoir brodé contre sa bouche, rien n’y faisait.  Le prêtre la fusilla du regard, et continua son prêche :

  • Laissez vos maris et vos pères vous guider au milieu des ornières de l’existence !
  • – Atch… Atch… Atchoum

Aurélia Dupon considéra attentivement la malheureuse qui avait suscité les foudres du prédicateur. Un détail dans sa coiffure avait attiré son attention, un ruban orange vif qui jurait avec sa mise discrète. Elle s’approcha davantage et sourit à la femme qui après ses éternuements, était maintenant prise de hoquets, le corps agité de soubresauts. Sa compagne, qui paraissait plus âgée, la tira par le bras pour l’éloigner de l’assemblée. Elle ne cachait pas son mécontentement et on devinait qu’elle la rabrouait vertement.

Auralia se fraya un chemin en jouant des coudes au milieu des protestataires et parvint à la porte de l’édifice où deux hommes gardaient l’entrée. Elle tendit son invitation, pénétra dans une immense salle où une estrade et une centaine de chaises avaient été installées et prit place dans un coin de la salle qui lui permettait d’avoir une vue sur l’ensemble de l’assemblée.

Une femme d’âge mûr, les cheveux striés de fils blancs, le visage énergique, s’adressait à l’assemblée :

« Nos adversaires prétendent que l’émancipation politique des femmes est un danger pour la société ! Que notre dignité, et notre pudeur auraient à souffrir des luttes du forum !  Que fatalement cela aurait pour conséquence l’oubli de nos devoirs d’épouse et  de mère ! Que par nature nous sommes inférieures et manquons d’éducation et ne pourrions prendre une part intelligente à la conduite des affaires !

Un rugissement monta de la salle, au milieu des huées de femmes en colère qui levaient le poing.

  • Insanités !
  • Nous ne voulons plus être des esclaves !

La femme à la tribune attttendit que le calme revint et poursuivit :

  • Nous payons des impôts, nous avons sur nos épaules toute l’organisation d’une maison et nous serions incapables de diriger une municipalité ? La femme est l’égale de l’homme depuis 1789, elle doit avoir les mêmes droits si elle a les mêmes devoirs.  Et si les femmes manquent d’éducation, c’est parce qu’on les en a privées. Nous sommes à la fin du XIXe siècle, un siècle s’achève sur la plus cruelle des injustices, que le nouveau qui s’annonce s’ouvre sur la réparation de ce qui est aujourd’hui un scandale, les privilèges dus au sexe !

            Un tonnerre d’applaudissements salua son discours.

Emma Pelletier était en nage, de la sueur perlait à son front, et ses épaules se voutèrent subitement.

  • Quelle femme, pensa Aurélia, admirative. Elle était bouleversée par la force et la détermination de cette femme. Et elle avait été tellement subjuguée par son discours qu’elle en avait complètement oublié la raison de sa présence.
  •  Ca commence bien, pensa-t-elle.

Elle observa les femmes qui s’étaient levées, et qui commençaient à se disperser. Un petit groupe d’admiratrices entourait la conférencière et Aurélia se dirigeait vers elle quand un hurlement déchira le brouhaha qui s’était installé dans la grande salle avec la dispersion des participantes.

  • – Attention, attention ! Couchez-vous ! 

© Tous droits réservés – 2016 –Anna R.Gangloff

Illustration : Héloïse Dorsan Rachet, tous droits réservés

4 commentaires

  1. Ah, de la bousculade !! à la fin du XIXe siècle, il y a un « intéressant » débat chez les typographes, par ailleurs fer de lance de la lutte ouvrière, sur la femme et le travail : dans l’atelier, elle attrape les mauvaises manières des hommes et devient vulgaire ; et puis, travaillant, elle n’est pas à la maison ; l’homme rentre donc dans un foyer froid et sans repas, et est obligé d’aller au bistrot en attendant que la soupe chauffe : ainsi, la femme se déprave et déprave l’homme…

    1. Ce sont des conversations et une fiction, non des faits historiques. Peut-être fait-elle allusion à la déclaration de la citoyenne d’Olympe de Gouges.
      En tout cas, la Révolution française a mis les femmes à l’écart après s’être servie d’elles. Mais dans l’esprit de ces femmes, il y avait une égalité de droit, qui était contenue dans la déclaration des droits de l’Homme, l’Homme étant indistinctement un homme ou une femme. Enfin, j’imagine à partir de mes lectures sur le sujet.
      Je vous remercie d’avoir eu la patience de lire tout cela.

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