Elle pensait que ses poèmes pouvaient anéantir la fureur du monde.

Dans le pli de la jupe, existaient les anciennes clameurs de la rue, la colère contre le dictateur et Anna qui marchait, tête nue, le poing tendu en hurlant avec les autres :

« El pueblo unido jamás será vencido ». la jupe grondait, accompagnait le pas énergique de la jeune femme. Elle tenait le bras de son ami qu’elle sentait vibrer contre sa poitrine. Tous, ils se mirent à chanter.

Elle était étudiante en philosophie, et suivait un double cursus en langues, anglais et espagnol. Et c’est à l’occasion d’un cours, pendant lequel son professeur, chilien, avait évoqué la dictature, qu’elle les avait rencontrés. Ils étaient devenus ses amis, Augusto, Ernesto, Paula. Depuis elle avait embrassé leur cause.

L’espagnol était devenu la langue de l’amour et de la révolte. Leur exil avait rencontré le sien, intérieur et muet, et un attachement étrange et profond étaient nés entre eux.

Elle ne savait pas pourquoi, mais elle s’était mise à penser à lui, là-bas, qu’elle ne connaissait pas et qu’elle ne connaîtrait peut-être jamais. Ernesto lui avait tant parlé de son ami, emprisonné et torturé.

Dictature militaire d'Augusto Pinochet — Wikipédia

Sa jupe, au repos, formait une corolle, un nid, un endroit douillet et presque maternel pour panser les blessures.

Et dans cette ville qui accueillait chaque année tant de réfugiés chiliens, les pas martelaient le sol, et la robe noire dansait comme une furie sur le corps d’Anna, battait ses mollets, et ne prenait jamais de repos. La robe noire de deuil, celle de tous ceux qui, un jour, ont tout perdu.

D’ailleurs ils étaient tous vêtus de noir, tous ces jeunes gens venus en masse, français et chiliens, unis dans une même colère. Leur jeunesse bouillonnait dans leur corps, démentie par la gravité de leur costume, par les blessures invisibles qu’ils cachaient et que jamais, ils n’évoquaient.

La robe d’Anna était large et pleine de plis, une robe qui dansait sur son corps, léger comme une brindille, elle la faisait se courber un peu, tant le tissu était épais et lourd, tissé de chagrin et d’amertume.

Elle pensait à lui, l’inconnu, là-bas, pour ne pas penser à ce qui la torturait.

Elle écrivait de sa petite écriture serrée, le soir, et lui adressait des lettres imaginaires. Elle pensait que ses poèmes pouvaient anéantir la fureur du monde.

Photo credit : Museum of Memory and Human Rights, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

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