Une danse pour l’éternité

Autour de nous les décombres, une fumée légère, une poussière qui stagnait dans l’air, formant des nappes épaisses qui auraient fait suffoquer n’importe qui se serait trouvé là… Mais il n’y avait personne… Ou plutôt si, nous, qui n’étions plus personne, figés dans l’éternité de notre danse, le pas arrêté, en plein élan… Je m’apprêtais à lui dire quelque chose avant que ce monde sombre tout à fait. Je ne me souvenais plus très bien, chaque minute qui passait prenait mon corps dans une sorte de gangue, une forme d’insensibilité me gagnait, ma robe légère, qui battait mes mollets, s’était figée dans l’attente.

Un étrange silence régnait, tout semblait en suspens, et dans mon esprit où tout s’obscurcissait, une image surgit, celle du vieux poirier, sous lequel il m’avait embrassée la première fois. J’avais posé ma joue sur sa poitrine, émerveillée par les battements de son cœur, ce bruit étrange et beau, cette création sans cesse renouvelée de sa chair et de son sang.

De notre voyage de noces, le cyclopousse où il m’avait promis l’éternité, à travers ce poème de Rimbaud :

« Ame sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu. »

            Mes souvenirs partaient en lambeaux, et ma mémoire n’accrochait plus que quelques fils légers, qui semblaient danser, insouciants, dans le souffle léger et atomique de cette fin du jour.

            De cette fin de tout. L’explosion nous avait projetés sur la partition que je tournais pour lui d’un doigt amoureux et attentif, elle dessinait comme une île, sur laquelle nous avions échoué.

            Je sentis ma nuque se raidir, et son geste dans un mouvement caressant sculpta l’air entre nous, cet espace qui jamais ne varierait, et dans lequel, pâles figures de cire, nous serions enlacés pour l’éternité.

Ma participation à l’Agenda Ironique de mai, à retrouver chez  Laurence Délis.

14 commentaires

  1. Sombre et poétique danse… malgré la tragédie l’amour y est beau.
    Ton texte me fait penser à ces corps retrouvés figés à Pompéi après l’éruption du Vésuve.
    Merci pour ta participation Anna !

  2. Oui, tout à fait, prise par mon explosion atomique, je n’y avais pas prêté attention ! J’ai visité Pompéi il y a quelques années et c’était saisissant ces vie arrêtées si soudainement.

      1. merci ! Ma remarque est très en dessous de ce que votre texte mérite : c’est qu’il m’arrive de rester coi, à court de mots justes.
        Mon texte sera pour samedi. Il est presque prêt, mais je m’offre le temps de le relire. Et (spoiler) il sera question de la fermière.

  3. « étrange et beau », c’est exactement ce texte!
    comme Laurence, j’ai pensé aux moulages de Pompéi mais au départ je pensais à un de nos cataclysmes causés par l’humain, conflits, guerres et bombes…
    Bravo!

  4. Hiroshima, mon amour… Alors oui, c’est sombre bien sûr, mais à la fois tendre et romantique.
    C’est, en tout cas, un très beau morceau de littérature que cet Amour soudain figé pour l’éternité. L’ironie du sort ! Bravo pour cette participation à l’agenda ironique de mai 2021.

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