Rencontre

L’apparition de la femme dans sa longue robe noire, son épaule dénudée, faisait bruisser la nuit fauve. La nuit de la femme se mêlait à la nuit profonde, et il la regardait, presque invisible, qui rayonnait.

Il était curieux de la rencontre, avec l’étranger et l’inconnu de la femme, avec cette robe qui la découvrait comme une lune noire et frissonnante.

Elle était insaisissable et pourtant toute proche. Noyée d’ombre et d’obscurité, comment la saisir, l’attraper ?

Il voulait faire face à l’insondable proximité de la femme. Il voulait la tenir entre ses bras et l’arrimer, pour qu’elle ne se perde plus, loin de lui, dans ce monde si vaste.

Le jupon, incertain, caressait le sol et son mouvement mourait soudain comme une lampe qu’on éteint.

La taille esquivait toute approche et s’évanouissait dès qu’il tentait de la saisir. L’ombre la happait, la dérobait à toute étreinte.

Le léger renflement du tissu dévoilait son ventre, où se devinaient tant de promesses non tenues, de blessures jamais cicatrisées, qu’elle était devenue stérile comme toutes ces terres brûlées par les hommes. Ces terres où même les enfants n’osent pas marcher.

Mais lui l’avait approché sans la connaître et de sa nuit il pouvait tout prendre.

Il voulait en finir avec sa solitude et ces matins, aussi lourds que des draps mouillés. Il cherchait la femme et son aurore.

Il se laissa prendre à la masse brune de ses cheveux, imaginant le désordre de sa chevelure qui était le désordre même du monde.

Comment plonger, quand on est homme, dans cette douceur sans se faire engloutir ? La robe n’avait qu’une bretelle, et l’autre épaule comme un oiseau s’envolait dans un éclair blanc. La robe dévoilait la femme et toutes les aubes qui se levaient en elle, comme un premier matin.

Les jambes de la femme donnaient son élan à la robe, qui se mouvait, aveugle dans la pièce aux volets tirés. Des jambes qui pouvaient tant porter des fatigues du monde. Il la voyait avancer sur des chemins fleuris, les jambes fouettés par les herbes ou titubant sur des routes défoncées.

Elle n’avait plus vingt ans et le temps avançait sur elle, rampant sur la robe comme un lierre malfaisant.

Sous le tissu, il devinait des côtes un peu saillantes, lignes de haute tension sous la chair adipeuse.

Il avait l’impression d’un corps en guerre mais tant d’hommes se battaient partout ailleurs, tant d’hommes mouraient sous les bombes ou dans des attentats, alors ce corps qui se faisait violence sous la robe…

Il voulait lui faire oublier la confusion de cette nuit sans étoiles, cette nuit de bêtes traquées.

Il y a si peu d’amour derrière les barbelés, dans certaines rues obscures, dans tant de chambres nuptiales. Les corps des femmes se brisent si facilement. Cette femme dont le mystère l’avait envoûté, il voulait qu’elle devienne la pulsation d’une étoile, en harmonie avec tout ce qui était présent et vivant autour d’elle.

Il vit la robe se déployer, dans une sorte de danse sauvage et primitive venue du fond des âges. Chaque pli du tissu résonnait comme un tambour de fièvre, se tendait sous le regard de l’homme pour faire contrepoint à la nuit.

Ce paysage de la robe, il ne l’avait jamais connu. La robe noire voguait dans la nuit et cicatrisait sa blessure d’ombre.

Il y a tant de mensonges et de parjures, tant d’impostures et de simulacres dans nos vies.

Chaque mouvement de la robe était comme l’horizon sur la mer quand le soir se mêle au mouvement des flots.

Son échancrure s’ouvrait sur l’infinie beauté du monde, noyée d’encre, s’écrivait de crépuscule et d’élans amoureux.

Elle était la promesse des jours nouveaux.

© Tous droits réservés – 2020 –Anna R.Gangloff

Illustration : Héloïse Dorsan Rachet, tous droits réservés

7 commentaires

  1. Votre texte me rappelle les poèmes en prose de Robert Desnos dans son recueil A la mystérieuse, mystiques mais terriblement délicieux !

  2. Le plus beau (selon moi!) de vos textes sur « la robe ».
    J’aime beaucoup le côté dégingandé de vos phrases qui donnent parfois l’impression qu’on pourrait en perdre le sens. Il y a quelques belles formules dont « imaginant le désordre de sa chevelure qui était le désordre même du monde ». Très visuel, presque mystique.
    En revanche, je virerais avec pertes et fracas « nuit fauve ». Mais c’est personnel.
    A bientôt. Et merci pour ces partages.

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