Blessures

A mon amour, à mon enchanteur…

La femme habitait le monde en tissant de mots ses amours, ses orages et ses démons. Elle voulait ne plus être si seule au sein de cette immense caisse de résonnance qu’était l’entrelacs de ses nerfs, de ses émotions, et de ses sensations. Alors elle écrivit inlassablement à l’homme, elle coutura pour lui ses cicatrices, et ouvrit les rideaux qui se gonflèrent sous le vent. Elle revêtit la robe et attendit qu’il vienne la chercher et l’emporte à jamais.

La robe était une seconde peau qui la protégeait de la rudesse du monde. Elle donnait libre cours à la magie en elle, jouait avec les tempêtes, les matins frais, et s’amusait à créer des aubes fantastiques. Puis fatiguée, elle se reposait sous les étoiles dans le velours des nuits, rêvant son amant sous le firmament.

La robe lui permettait de ne pas succomber à la cruauté du monde. Une forme de sortilège éloignait les ogres.

Le monde était si grand, et il y avait tant à prendre, qu’elle se réfugia dans sa tête, oublia son corps, ferma à double tour, et jeta la clef aux oubliettes. Elle rêva à loisir, créa des espaces mouvants et colorés, au son des musiques célestes, mais ne les habita jamais vraiment. Elle oublia les mots qui l’avaient sauvée de l’ennui et du désespoir. Elle les fit taire en elle à coup de silences rageurs.

Puis elle se laissa apprivoiser, porta au monde un enfant, et refusa tous les autres, les mots attendaient en elle d’être enfantés. Entre-temps elle avait jeté la clef si loin qu’il était impossible d’aller la chercher. Aucun chevalier n’existait plus en ce monde, capable d’aller la trouver pour elle, et les femmes si elles étaient agiles et rusées, n’avaient pas eu le temps de forcir muscles et corps. Les livres des contes s’étaient refermés, on ne les lisait qu’aux enfants. Les armures étaient rouillées, et les châteaux visités par les touristes.

La première fois la robe fut comme un sang mauvais. L’homme aussi avait les mots, il savait les rendre changeants comme les couleurs de l’arc-en-ciel. Il faisait des tours de passe passe, faisait dire une chose à une autre, entraîna la femme dans les souterrains, les murs froids comme la mort, mit des chaînes à ses chevilles et ses poignets, ferma les grilles autour d’elle et lui banda les yeux.

Un elfe passait par là et elle dut revenir au monde, revêtit la robe comme une armure et attendit. Elle était sagement assise dans sa robe rouge comme un sang de jeune mariée. Elle attendait que passent les jours, essayait de ne pas ressentir trop fort, s’abandonnait avec délices aux mots intérieurs que jamais personne n’entendrait. Les amants réjouissaient à peine son corps et laissaient son cœur froid.  Un jour elle donna ses pauvres mots à entendre, comme par inadvertance, parce qu’ils poussaient si fort en elle, qu’ils ne pouvaient plus être tenus secrets. D’autres lui dirent que ses mots étaient si beaux qu’ils enchantaient le monde et faisaient vibrer leur cœur.

La femme n’était plus seule, elle pouvait être entendue.

© Tous droits réservés – 2021 – Anna R.Gangloff

Illustration : Héloïse Dorsan Rachet, tous droits réservés

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